Les « passeurs de mots » traduisent la justice au monde entier
Discrète et indispensable... Voilà probablement la plus simple et la plus complète définition de l'armée d'interprètes régulièrement appelée à prêter main forte aux magistrats et surtout aux justiciables du tribunal de Lille. Tour du monde des salles d'audience...
PAR LAKHDAR BELAÏD
metro@lavoixdunord.fr Dans l'immense prétoire, l'homme est le seul à être autorisé à parler en même temps que le président de séance. José Maria Bagles-Jorda a appris à se fondre dans le décor. La bouche collée à l'oreille d'un homme risquant 10 ans de prison, cet hispanisant de naissance décrypte tous les rouages d'un dossier à tiroirs. Pablo M. est soupçonné d'avoir exporté plusieurs tonnes de cannabis d'Espagne aux Pays-Bas, via le nord de la France. « Il faut être très attentif, peser chaque mot », sourit José Bagles. L'exercice peut être épuisant mais peu importe, l'interprète ne renoncerait à cette tâche pour rien au monde. Quel terme pour qualifier cette mission de « passeur de mots » ? « La passion ! », répond immédiatement Bagles-Jorda.
Nul ne pourrait certainement donner leur nombre exact. Au palais de justice, les interprètes ne sont pas simplement partout (cabinets d'instruction, salles d'audience, geôles...), ils disposent également de différents statuts. Certains ont rang d'experts. On les croise dans les couloirs aussi souvent que certains avocats. D'autres sont également très sollicités, mais officient sous d'autres positions. Beaucoup sont appelés en fonction des besoins. Selon la rareté de la langue ou des besoins du moment... « Vous voulez savoir combien d'interprètes travaillent pour le tribunal ?, sourit l'un d'eux.
Je crois que personne ne le sait avec précision. À commencer par les traducteurs eux-mêmes. »
35 bis et langues par dizaines
La plus belle antichambre linguistique, au TGI de Lille, se niche dans les cabinets du juge des libertés et de la détention (JLD). C'est là que se décide le passage de la garde à vue au centre de rétention administrative pour des dizaines de sans-papiers. Les audiences dites de l'article « 35 bis ». « Venez, je vais vous présenter à un interprète en ourdou ! », sourit un traducteur en langue arabe un jour de forte activité. Là, on croise des Chinois, des Irakiens, des Pakistanais, des Indiens, des Africains issus de différentes nations... Aux interprètes de rapporter leur périple, souvent douloureux.
Comment devient-on interprète ? Souvent par hasard. À l'image de cette Roubaisienne de 28 ans, spécialiste d'une langue « exotique ». « Je travaillais dans un restaurant où des policiers venaient souvent manger, souligne la jeune femme. Parfois, ils me demandaient d'assurer des traductions. Et puis, un jour, c'est la grosse affaire. Je la suis de la garde à vue à l'audience. Là, on est jeté dans l'arène, sans filet.
Même si, forcément, le magistrat ne parle pas la langue, il voit vite si les choses coincent. » Cependant, là encore, la passion l'emporte.
Même si une certaine culture du secret s'installe rapidement. La jeune femme ne veut pas être citée nommément et elle s'excuse presque : « Comprenez bien ! Nous devons maintenir une vigilance et une indépendance permanente. Aux yeux de certains justiciables, le fait de travailler avec la police et la justice peut nous faire passer pour des "balances". » Et puis il y a la proximité, pouvant apparaître naturelle, avec des personnes dont on partage la langue maternelle. « Il faut parfois rappeler notre neutralité au justiciable, note un interprète. Il arrive qu'une personne se mette à injurier le magistrat dans sa langue, commente un autre. Je lui glisse alors, doucement : "Voulez-vous que je traduise cela aussi ?" » Enfin, où poser la limite du rôle de l'interprète ? Des étrangers dépourvus de documents d'identité se revendiquent parfois de telle ou telle nationalité, mais leur accent peut les trahir. Que doit faire le traducteur ? « C'est vrai, un homme se disant palestinien ou irakien peut s'exprimer avec un accent algérien ou marocain, note un linguiste. Mais notre rôle doit se borner à traduire ses propos. Et puis, les Irakiens ou les Palestiniens ayant longtemps vécu au Maghreb, cela existe aussi. » Difficile, mais nécessaire neutralité. •
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